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De Kléony à Lola, deux manières de traiter les crimes barbares

De Kléony à Lola, deux manières de traiter les crimes barbares

Anh De France, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons
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Pourquoi l’affaire Lola est-elle une instrumentalisation politique ? En 2018, un autre acte de barbarie avait lieu : le massacre d’une enfant de 4 ans. Mais le profil du coupable n’intéressait ni la presse, ni les partis politiques. Son nom ne sera d’ailleurs pas divulgué avant le rapport d’audience.

Les faits : Ces fuites qui révèlent l’idéologie des sources

Alors que les suspects sont déjà arrêtés et qu’il n’y a aucune nécessité, pour les retrouver, de communiquer sur leur origine, l’information a été partagée abondamment au public. La principale suspecte actuellement incarcérée dans la prison de Fresnes serait d’origine algérienne. L’AFP s’ajoute à cet angle de traitement en publiant une dépêche basée sur des sources « proches du dossier » qui affirment que la suspecte faisait l’objet d’une OQTF depuis le mois d’août.

Information contestée par Cnews qui a d’abord indiqué que la PAF d’Orly n’a prononcé aucune OQTF, avant de se rétracter. La dernière version publiée par le média stipule que la sanction fut prononcée par la Police aux Frontières mais n’aurait pas été transmise à la Préfecture.

Peu importe, la campagne de dénigrement de la justice est déjà en marche, malgré que les premiers éléments publiés s’orientent vers une faute des services de Police.

Le choix de cette communication oriente aussi l’opinion publique sur la génétique et la culture des coupables. Plutôt que sur la responsabilité individuelle de ceux ci, ou sur le manque de coordination entre les services de l’État.

Et comme à chaque fois, les réseaux s’activent pour renforcer cette essentialisation de la criminalité autour des maghrébins. Comme si il y avait un gène ou une culture algérienne poussant au meurtre. Eric Zemmour dénonce alors un « acte francocide » même si les premiers éléments de l’enquête place le mobile autour d’une altercation avec les parents de la victime et une gestion des badges d’accès à l’immeuble.

La responsabilité des médias sur les sources anonymes  :

Pour les nombreux cas de crimes et délits commis par un individu dont les aînés sont français depuis plusieurs générations, on ne précise que rarement son origine. De manière générale les faits divers en campagne ne sont pas aussi diffusés que les faits divers des grandes agglomérations. Alors qu’ils ne sont pas moins sordides ni moins violents. La conséquence est une invisibilisation des crimes nationaux et une surexposition des crimes commis par des personnes d’origines étrangères.

C’est par exemple le cas lors du drame qui a mené à la mort de la petite Kléony. Âgée de seulement 4 ans elle est alors battue à mort par son beau père. À coup de poing sur un aussi petit corps, on peut parler de massacre et d’acte de barbarie, comme pour le meurtre de Lola. Il n’en sera rien, l’évènement ne crée pas la même vague d’indignation.

La mère sera elle aussi condamnée par la justice française en raison de la non assistance et de la dissimulation des faits. Ni leurs noms ni leurs identités ne seront révélés durant l’enquête. Il faut attendre le compte rendu d’audience pour que la mention « le beau père de la petite fille » et « la mère » deviennent dans la presse : Cédric Rohaut et Juliet Varlet. Des patronymes beaucoup moins intéressants pour l’extrême droite politique et dont une révélation précoce, n’aurait pas apporté un gain de monétisation aux médias investigant les origines des suspects.

A l’époque, aucun policier n’a risqué son poste pour appeler l’AFP, Cnews ou Le Parisien afin d’indiquer que le principal suspect était d’origine française depuis plusieurs générations, blanc et portant le prénom Cédric.

Ces fuites sont en soit un indice de motivation politique de la part de leurs auteurs. Le secret de l’instruction ne permet pas de dévoiler de tels éléments lorsque les gardes à vue sont en cours. De la même manière que la diffusion des images de vidéosurveillance n’est pas permise autrement qu’avec l’accord des autorités dans la perspective d’un appel à témoignage. Pourquoi violer les lois pour communiquer ces éléments à la presse dans un cas et non dans l’autre ?

En journalisme, l’existence d’un intérêt de la part de la source oblige la rédaction à traiter la donnée avec retenue. Alors que la représentation et le traitement de la criminalité sont en permanence déformés par le prisme de ces « sources proches du dossier », il conviendrait d’enfin considérer les motivations idéologiques de ces dernières.

Entre les radicaux présents au sein de la Police et Zemmour, une histoire d’amour :

L’origine de certains suspects a fuité dans Le Parisien le 16 octobre à la suite des gardes à vue. Un indice sur le métier de la source anonyme. C’est ensuite Eric Zemmour qui exploite le plus durement la fuite, pour dénoncer un francocide commis par des algériens.

 

De son côté secrétaire général adjoint du Syndicat France Police, Bruno Attal est aussi le référent Police et Justice pour le parti Reconquête! d’Eric Zemmour. Le 17 octobre il reprend les photos du massacres des algériens à Paris pour twitter « ici maintenant on égorge des français ». Confondant un fait divers atroce avec une action policière sous supervision de la préfecture, qui a provoqué 48 morts dans la seule nuit du 17 octobre 1961. Il n’en reste pas là, allant jusqu’à accuser les électeurs de Macron d’avoir une responsabilité dans la mort de Lola.

 

Son comportement et son idéologie posent question sur la nature des sources des journalistes en contact avec des policiers qui violent le secret de l’instruction. Bruno Attal en tant que syndicaliste de la Police peut bénéficier des informations de ses collègues et travaille en même temps pour Reconquête!, parti politique nécessitant des stigmatisations et postures raciales pour obtenir le pouvoir.

Une urgence d’autant plus importante que cette représentation médiatique conditionne le débat public et la vie parlementaire. Un des avocats des victimes de Mohammed Merah me confiait il y a plusieurs années « On voit bien que la manière dont ces drames sont présentés par la presse conditionnent la vie politique du pays. Lorsqu’une origine est incluse dans une actualité en lien avec les faits divers ou le terrorisme, dès le mercredi suivant cet angle fait l’objet de question au gouvernement au sein de l’Assemblée Nationale. » La situation s’est confirmée puisque le gouvernement a immédiatement été interpellé par Marine Le Pen au sujet des sans papiers et des OQTF.

Outre les discriminations qui en découlent, la grande perdante de cette situation est la lutte contre la criminalité. Nous ne parlons plus de la manière de mieux coordonner les différents éléments de la société dans la prévention et la répression, mais conditionnons à croire que l’exclusion des étrangers stopperait la criminalité.

Le contexte : La complexité de la criminologie sous le rouleau compresseur des agendas politiques

Une grande partie des faits divers liés à des agressions et homicides concernent moins les personnes d’origine étrangère que les personnes en situation de précarité, d’alcoolisme ou de détresse psychologique. Là encore, il n’y a pas un seul profil stéréotypé pouvant expliquer l’insécurité. Mais les signaux de violence ne sont pas assez pris en charge par la société. De nombreuses personnes, toutes origines confondues, devraient faire l’objet d’un suivi psychosocial et pour les cas les plus critiques, d’un enfermement en structure spécialisée. Mais elles sont dans les rues. Livrées à la mendicité, parfois aux petits larcins, avec une instabilité qui s’exprime à chaque refus et objection par des riverains ou par les forces de sécurité.

Les épisodes annonciateurs sont nombreux : insultes et comportements menaçant à travers un discours confus, répétition de l’évènement. Dans le cas de l’affaire Lola, la suspecte s’en était déjà prise verbalement aux parents.

La réaction fréquente des organismes publiques comme privés, consiste simplement à éloigner les individus du public. Les agents de sécurité ont l’ordre d’éloigner les personnes en dehors du périmètre dont ils ont la charge, les forces de Police déplacent les campements de sans domiciles fixes ou se contentent d’une cellule de dégrisement : les comportements à risque sont déplacés sans faire l’objet d’un suivi. Et les Sans Domiciles Fixes mêlés aux désaxés en sont les premières victimes. En 2015 l’Insee déclare que 29 % des SDF sont victimes d’agression ou de vol. Les maraudes bénévoles sont parfois leur seule interface de socialisation.

Outre les personnes qui terminent dans la rue par un état psychologique les empêchant d’avoir une vie professionnelle stable, on assiste aussi à des troubles apparaissant chez des personnes saines mais détruites par leur extrême précarité. Pour la principale suspecte du meurtre de Lola, elle est à la fois décrite comme SDF mais aussi victime de violences conjugales depuis 2018.

 

Cette remise en contexte ne signifie pas que les coupables ne sont pas responsables de leurs actes, ni même que le thème des sans papiers n’a aucun lien avec la criminalité. Puisque ce statut implique une grande insécurité, livre à la clandestinité et atteint à la santé mentale. Mais la cause n’est pas en lien avec la culture algérienne (extrêmement sévère contre les criminels), ni avec un gêne « venu de l’étranger ». Et encore moins avec une guerre de religion, comme tente encore de le faire croire Riposte Laïque.

Les crimes barbares ont toujours eu lieu :

Le média d’extrême droite Riposte Laïque a utilisé les révélations sur les origines des suspects pour déclarer « Elle a été étouffée, et égorgée. L’égorgement, c’est un assassinat signé de la part de musulmans, à l’encontre d’un infidèle. C’est la preuve que ceux-ci sont considérés comme des animaux par leurs égorgeurs. Avant la venue de millions de musulmans en France, il y avait certes des meurtres au couteau, mais jamais avec ce rituel barbare. » 

Rappelons déjà que l’immense majorité des sans-papiers, des algériens et des musulmans, ne se livrent pas à la criminalité. Et l’histoire des faits divers dément l’affirmation selon laquelle la barbarie ne serait intervenue qu’après les migrations de populations musulmanes. Le cas des Apaches est un démenti cinglant.

Des bandes de jeunes criminels arpentent les rues parisiennes au début du XXème siècle. Le phénomène est massif. Ils sont souvent orphelins, échappent à l’école et vivent dans la rue (ça nous rappelle le profil de la suspecte). Mais ils sont majoritairement blancs, catholiques et portent des gavroches, si bien que certains les considèrent aujourd’hui comme le « banditisme du bon vieux temps ».

La hiérarchisation des indignations est évidemment conditionnée par une idéologie xénophobe. Puisque ces bandits du bon vieux temps pratiquaient eux aussi les vols, les agressions par coup de couteau et les égorgements. On est loin du fictif Arsène Lupin.

Au delà même des bandes parisiennes de 1900, l’armée française a aussi connue une période particulièrement noire. En 1848 le Général Émile Herbillon se lance à l’assaut de Zaatcha. Pour les survivants algériens, le journaliste Louis de Baudicour témoigne alors : « Ici, un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille ». Il n’y a pas de monopole de la barbarie par une origine particulière contrairement aux fantasmes véhiculés par Riposte Laïque et FDeSouche.

Dans le cas des faits divers liés à la criminalité moderne comme lors du phénomène des Apaches parisiens, les points communs ne sont ni l’origine, ni la religion, ni la couleur de peau : mais la situation d’hyper précarité, l’absence de repères, l’appât du gain et les troubles mentaux.

La violence peut être gratuite, ou provenir d’une multitude de facteurs. Huguette, mère sans papiers de deux enfants scolarisés en France témoigne de ce qu’elle considère comme un risque de passage à l’acte criminel : « Les procédures administratives me rendent folle. Mais c’est pour mon fils aîné que j’ai peur. Il ne comprend pas pourquoi il passe d’une chambre d’hôtel à une autre et il ne comprend pas que je ne puisse pas travailler sans titre de séjour. Il est de plus en plus en colère. J’ai peur que la situation le transforme. Le directeur de son collège m’a dit qu’il commençait à fréquenter les mauvaises personnes. Je pense le changer d’établissement mais ça ne résoudra pas sa colère. Je ne sais pas quoi faire. »

Les ouvrages de criminologie révèlent que sans y être cantonnés, les agressions impliquent souvent des personnes ayant vécu un traumatisme, ou en situation d’hyper précarité. Engendrant à la fois des troubles psychiatriques et des énervements excessifs. En 2016 à Dieppe, un SDF comparaît pour menace sur le personnel hospitalier et déclare au juge « Je dors dehors, j’ai faim, je me suis fait agresser. Je n’en peux plus […] Si je ne pars pas en prison, je tue quelqu’un pour y aller. » Il remerciera la juge lorsqu’elle le condamnera à 6 mois d’emprisonnement ferme.

Précarité et état psychologique constituent une complexité dans la criminologie qui renvoie aux défauts de moyens tant des services sociaux, que de la justice et du médical. Daniel Zaguzy psychiatre déclare dans la Revue Lacanienne « Ainsi y a-t-il déjà en France un certain nombre de tentatives, d’expériences dont l’intérêt est de mettre en place des articulations entre psychiatrie et justice ; ces articulations font peur à ceux qui ne les connaissent pas, mais elles ouvrent des perspectives tout à fait intéressantes. Je pense à l’intercontenance des cadres thérapeutique, judiciaire et social. »

Pour lui la question n’est pas tant d’enfermer les personnes à risque dans un parcours stéréotypé entre le judiciaire, le social ou le médical mais de revoir les mécanismes permettant d’assurer l’encadrement des profils à risque en combinant ces spécialités : « Toutes ces questions ne peuvent pas être théorisées de la même manière. Nous avons un devoir de dialogue avec le corps social et un devoir de résistance vis-à-vis des instrumentalisations politiques. On est devant un ensemble de réalités protéiformes, diversifiées et hétérogènes dont on ne peut pas parler de la même manière. »

Il conviendrait alors de revoir l’ensemble du dispositif de prévention sans se focaliser sur des considérations criminogènes, puisque même en l’absence totale d’étranger, les crimes demeureront. Comme en témoigne les époques où la mixité sociale était quasi inexistante. Se pose donc la question de l’encadrement : « Il n’y a pas de honte à dire qu’il y a probablement cent à deux cents personnes qui ont fini leur peine et qui demeurent extrêmement dangereuses, au sens d’un risque majeur de passage à l’acte contre des enfants, ou même contre des femmes adultes ou des hommes. Ils ne relèvent plus du champ judiciaire puisqu’ils ont achevé leur peine […] Si la société estime qu’un certain nombre d’individus demeurent dangereux, elle doit prendre ses responsabilités et les placer dans ce que la commission Burgelin a appelé des « centres fermés de protection sociale ».

Pour le cas de la principale suspecte du meurtre de la petite Lola, il n’y avait aucun suivi de son cas, dans un cadre cumulant situation irrégulière, pauvreté et violence conjugale. Retirez la situation irrégulière et le problème se pose toujours. Une prise en charge sociale aurait permis aux encadrants de mettre les psychiatres, les services sociaux et la justice dans la boucle et ce dès les premiers indices d’agressivité ou de démence.

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