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Dossier : Alain Juillet est-il au service des intérêts de la Russie ? (1/3)

Dossier : Alain Juillet est-il au service des intérêts de la Russie ? (1/3)

Alain juillet est il au service de la russie
Alain juillet est il au service de la russie
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La situation interroge sur le degrés de sécurité de la Nation française face aux intérêts hostiles. Dans une vidéo publiée le 5 juillet sur la chaîne Youtube d’une militante pro Russe, l’ancien directeur du Renseignement à la DGSE accuse la France, l’Allemagne et les USA d’être responsables de la seconde invasion en Ukraine. A travers 25 minutes de post vérité, l’homme qui fut parachutiste, homme d’affaire, directeur du Renseignement, avocat d’un cabinet d’affaire et présentateur pour Russia Today, tient aujourd’hui un discours inquiétant.

Pragma Média vous propose un dossier en trois parties. Ce premier article restitue le parcours et interroge sur la possibilité d’un conflit d’intérêt de l’ancien directeur de la DGSE.

Une confusion sur l’expertise d’Alain Juillet

La vidéaste Anne Laure Bonnel introduit Alain Juillet comme étant un « regard éclairé et éclairant » sur la situation entre l’Ukraine et la Russie. Elle énumère les arguments d’autorités : ancien parachutiste, ancien directeur de la DGSE, elle cite ses conférences à l’ENA et à l’ENM. Elle n’est pas la seule à introduire ainsi les propos de ce personnage haut en couleur. Thinkerview, J’suis pas Content et RT France l’ont précédé.

Anne Laure Bonnel omet de souligner par cette courte biographie, que les fonctions ayant permis à Alain Juillet d’accéder à la direction du Renseignement de la DGSE sont l’espionnage et l’intelligence économique. Une expérience très éloignée du sujet Ukrainien.

Contrairement à la plupart des Directeurs de la DGSE, Alain Juillet n’est pas issu du milieu de la diplomatie ni du Ministère des Affaires Étrangères. Il commence sa carrière en tant que parachutiste au sein du SDECE, puis bifurque vers le secteur civil.

Dans les années 80 il devient directeur commercial pour le groupe Pernod Ricard. Sa tâche n’est pas sans liens avec l’intelligence économique française. Il est notamment chargé de percer les marchés étrangers. L’homme avide de challenges démontre alors une forte capacité à la réorganisation des structures et à la stratégie économique.

Il enchaîne les postes à responsabilité jusqu’en 1989 où il rejoint l’Union Laitière Normande dans un contexte de crise agricole. Il prend la direction du groupe et propose de nouvelles réorganisations évitant le dépôt de bilan.

L’aboutissement de ce parcours s’incarne par sa nomination en 2003 en tant que haut responsable chargé de l’Intelligence Economique au sein du Secrétariat Général de la Défense Nationale. Après cette fonction, il deviendra avocat d’affaire pour le cabinet Orrick Rambaud Martel où il exerce notamment des fonctions de conseils.

Quelles étaient ses missions au sein de la DGSE ?

L’argument d’autorité de son ancien poste à la DGSE lui permet de renforcer son discours sur l’invasion de l’Ukraine. Regardons-le dans le détail.

La DGSE comprend plusieurs directoires et des profils très variés en terme d’expertise ou d’expérience. L’essentiel des postes de direction consiste au management des services plutôt qu’à la veille sur l’information et les câbles. Il existe une direction Générale, une direction des Opérations, du Renseignement, de l’Administration et enfin une direction de la Stratégie.

en 2002 Alain Juillet est nommé à la tête de la branche Renseignement. Mais d’après nos informations sa mission fut très spécifique. Un an après les attentats du 11 septembre il est chargé de la réorganisation du service. L’élément semble confirmé par la brièveté de sa mission qui se termine un an plus tard. De toute l’histoire de la direction du Renseignement de la DGSE, il est le directeur qui est resté le moins de temps en poste. Cependant son passage aura de lourdes conséquences puisqu’il réorganise les capacités de contre-espionnage français.

D’autres hauts responsables du Renseignement ont eu des missions et un parcours  différent en terme de capacité à traiter des conflits armés. Alain Chouet par exemple a travaillé au sein des ambassades et c’est spécialisé en tant qu’enseignant-chercheur. Contacté au début de la guerre contre le terrorisme au Mali, il indiquait ne pas être en mesure d’intervenir sur le sujet. Une retenue basée sur la conscience qu’une expertise sur un champ précis ne vaut pas dans d’autres domaines. Le sien étant le fondamentalisme et le terrorisme avec une géolocalisation précise : le Moyen Orient. Cet aspect marque déjà une différence de méthode vis à vis d’Alain Juillet.

Alain Juillet a t’il une expertise géopolitique sur les conflits armés ?

Le second élément mis en avant par la vidéaste Anne Laure Bonnel est la participation régulière d’Alain Juillet à des conférences prestigieuses. Nous avons participé à l’une d’elle en 2016, à l’Ecole Militaire de Paris. Intitulée « James Bond, Mythes ou Réalité ». Alain Juillet intervenait sur des éléments généraux liés au Renseignement : le profil des espions, certaines pratiques comme le retournement d’agents étrangers et le recours à des actions illégales. Malgré la particularité du lieu, et l’encadrement par l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, aucun lien avec une expertise diplomatique, géopolitique ou géostratégique. Qu’en est-il de ses autres conférences ?

A Chimie ParisTech l’objet de sa présentation est la protection de l’information. Face à des étudiants qui auront la responsabilité de protéger les recherches sur lesquelles ils travailleront, Alain Juillet sensibilise sur les risques d’espionnage industriel dans le cadre de la course aux brevets.

En 2019 il est invité par l’association Dauphine Stratégie Défense à l’université Paris Dauphine. La conférence s’intitule « Le renseignement, outil de l’intelligence économique ». Là encore l’expertise est précise. Évoquant notamment les piratages de données des entreprises, le chantage ou les pertes associées.

En 2021 il intervient au colloque des Directeurs de la Sécurité et de la Sûreté. L’intervention traite de la réorganisation de la sécurité privée et des protocoles de fonctionnement.

L’on pourrait ainsi énumérer d’autres interventions et constater que la majorité des invitations d’institution et de centre de formation stratégique à destination d’Alain Juillet portent sur la sécurité des données et l’intelligence économique. On pourra cependant l’entendre traiter de géopolitique et des rapports de force actuels dans une conférence à l’Ecole de Guerre.

La DGSE est avant tout un organe d’intelligence économique et de Renseignement. La compréhension géopolitique française se faisant par la synthèse de nombreux acteurs. Qui comprend la DGSE, mais aussi les universitaires, les diplomaties étrangères, l’État Major des Armées, la presse, la DRSD et bien d’autres. Ces composantes de la géostratégie française ne tiennent pas le discours porté par Alain Juillet sur les agressions militaires en lien avec la Russie.

Quels supports invitent Alain Juillet pour parler de la géostratégie Russe ?

Le traitement de l’information et le statut de journaliste sont encadrés en France. Parce que la République protège la liberté de la presse et que la fonction a une influence sur l’électorat. L’obtention du statut implique le respect de plusieurs obligations légales comprenant la lutte contre les fakes news.

On distingue donc la capacité de diffuser de l’information et le statut de Presse. A notre connaissance, Alain Juillet ne tient pas les mêmes discours auprès des médias accrédités  et auprès des youtubeurs. Sur les premiers, son discours est plus mesuré.

Invitation sur des médias non reconnus :

Thinkerview diffuse de l’information sur Youtube avec une très grande audience. L’esthétique, le caractère sensible des sujets et la notoriété des invités ont assis une bonne réputation. Mais le support ne répond pas aux obligations légales permettant d’obtenir un statut de presse. Cela permet d’y diffuser plus facilement de la désinformation.

Alain Juillet y est interviewé à deux reprises. La première en 2018 porte sur la géopolitique. Pour ce thème il exposera son point de vue sur les conflits au Moyen Orient. Le contenu étonne. Il reprend les canons de la complosphère : pour traiter de la guerre en Syrie il n’y a plus que des intérêts économiques. Il gomme les volontés populaires et l’existence de conflits politiques internes pour tendre vers un exposé d’opposition entre les USA et la Russie. En comparaison, Alain Chouet évoquait quant à lui les intérêts économiques sous-jacents au conflit syrien, mais expert de l’islam et du fondamentalisme, il ne négligeait pas les aspirations populaires et politiques.

En mars 2022, un mois après le début de l’invasion en Ukraine, Alain Juillet intervient sur la chaîne Youtube « J’suis pas content ». Il y précise d’ailleurs que sa spécialité est bien l’Intelligence Economique. Ce qui ne l’empêchera pas d’exposer la post vérité russe au nom de la compétence en géopolitique.

Le présentateur lui demande quelles seraient ses premières actions face à l’invasion de l’Ukraine, si il était aujourd’hui nommé à nouveau à la tête du Renseignement français. Alain Juillet commence immédiatement sa réponse par une accusation : les responsabilités de l’invasion russe en Ukraine sont du côté de l’Ukraine et de la non application des accords de Minsk. Il ne répondra pas directement à la question et n’évoquera les violations des accords internationaux que de la part du camp ukrainien, en omettant les mercenaires, tortures et violations des accords perpétrés du côté russe. Nous reviendrons sur la désinformation accompagnant les accords de Minsk et les violations réciproques, dans le second volet de ce dossier.

Le discours que tient Alain Juillet auprès des chaînes Youtube est donc très différent de celui qu’il tient lors des invitations auprès des institutions et centre de formation. Certains de ses propos ressemblent étrangement au discours du Kremlin. L’un de ces indices d’une complaisance envers la propagande russe intervient à 1’21’50.

L’ancien Directeur doit répondre à la question d’une probabilité d’invasion de la Russie dans les pays Baltes et en Pologne. Il affirme « Il faut relire Poutine. Poutine parle beaucoup. Il n’a jamais parlé des Pays Balte, il n’a jamais parlé de la Pologne, il a toujours parlé que de quatre pays : la Moldavie, la Biélorussie, la Géorgie et l’Ukraine. »

La réalité est bien moins tranchée. La liste des pays donnée par Alain Juillet concerne les pays ayant déjà connu une invasion ou une ingérence de la part de la Russie et ne témoigne pas de l’ensemble du discours de Poutine ni même des ambitions russes concernant ses voisins. L’Estonie dénonce des cyberattaques russes depuis 2007. Les discours des autorités russes sont tellement hostiles envers les pays Balte que la Lituanie la même année, est selon l’ONG Levada Center, considérée comme l’ennemi principal de la Russie par 60 % de sa population. En 2014, la Russie capture l’officier estonien Eston Kohver.

Ce que fait Alain Juillet dans sa réponse, correspond à la stratégie qui consiste à faire baisser la garde de l’opinion publique au sujet des territoires que l’impérialisme russe ambitionne de conquérir. L’expert en stratégie économique avait déjà suivi une dynamique similaire avant la guerre en Ukraine. Juger de la matérialité des ambitions expansionnistes russes au regard des seuls communiqués de Vladimir Poutine est en soit très étonnant pour une personne revendiquant son ancienne activité au sein des services de Renseignement.

Engagé par un organe de propagande russe :

C’est le grand tournant dans la carrière d’Alain Juillet. Il est désormais présenté comme un expert sur les conflits armés et se voit attribué en 2020 une émission sur une chaîne connue depuis longtemps pour être affiliée aux intérêts de la Russie : Russia Today France. Intitulée La Source, l’émission est défendue par Alain Juillet à travers un communiqué de presse : « Hors de toute considération idéologique, la pratique de la géopolitique doit permettre aux citoyens de mieux comprendre la réalité objective ». Xenia Fedorova, directrice de RT France appuie ce recrutement : « Alain Juillet a un parcours exceptionnel et une expertise reconnue. Je suis très heureuse de compter une personnalité de cette envergure parmi nous. Je suis sûre qu’il apportera à nos audiences un éclairage plus approfondi des processus géopolitiques à l’oeuvre dans le monde ».

Dans la première intervention est défendue la capacité d’aborder la géopolitique hors de toute considération idéologique, de l’autre côté, une personne engagée au service de la politique Russe se félicite de cette embauche. L’argument invoqué par l’ancien directeur de la DGSE serait-il en contradiction avec sa posture ?

RT France s’est toujours défendue d’être affiliée à la Russie et revendique son indépendance. La structure fait d’ailleurs l’objet d’une identité juridique distincte de la maison mère Russia Today, qui est plus ostensiblement affiliée au Kremlin. Cependant Xenia Fedorova en est une ancienne cadre et la filiale a fonctionné avec l’argent de la maison mère. On imagine difficilement une rupture réelle de la chaîne de commandement russe.

L’Institut National de l’Audiovisuel admettait en 2020 que de nombreux sujets de la chaîne Russia Today France ne démontraient pas d’ingérence particulière de la Russie, mais alertait : « La veine propagandiste de RT ressort en revanche de manière saillante lorsque les intérêts de Moscou sont en jeu, comme dans le conflit syrien, la crise ukrainienne ou l’affaire Skripal : les contenus et les éléments de langage s’alignent alors sur le discours de Vladimir Poutine sui signifiait lui-même que RT « ne pouvait pas ne pas refléter les positions du pouvoir officiel sur ce qu’il se passe dans notre pays et à l’étranger ».

Ainsi, le seul média accrédité qui engagera dans la durée Alain Juillet, est un média dont les intérêts sont affiliés à la politique de Vladimir Poutine. La chaîne de télévision a d’ailleurs fait l’objet de sanction avant son interdiction de diffusion intervenue après l’invasion en Ukraine.

En 2018 le média fait déjà l’objet de plusieurs refus d’accréditation presse par l’Elysée. RT France publie un communiqué fustigeant le non respect de la liberté de la presse par les autorités françaises et reçoit immédiatement le soutien de Margarita Simonian , dirigeante de l’entreprise Russia Today.

Ouvertement pro Poutine, elle couvrait déjà en tant que journaliste russe la seconde guerre de Tchétchénie, masquant les crimes de guerre. Elle félicitera aussi le dictateur Biélorusse Alexandre Loukachenko pour l’arrestation du journaliste Roman Protassevitch et la répression qui sévit dans le pays. Ce soutien souligne que RT Monde et sa filiale françaises demeurent coordonnées et constituent l’outil d’un même projet politique et militaire. Un projet pour lequel la mention aux libertés de la presse est dévoyée avec un bénéficiaire unique : le réseau de soutien à la stratégie de Vladimir Poutine.

Conclusions du premier volet :

Alain Juillet tient des discours très orientés contre les Etats-Unis et ses alliés. Il n’apparaît pas dans ses exposés l’existence d’un équilibre ou d’un respect des rapports de force et des actions respectives. Certaines sont surexposées, d’autres sont invisibilisées, quand certaines ne sont pas tout simplement erronées.

On peut comprendre que les ingérences américaines en France aiguisent la vigilance et l’hostilité d’Alain Juillet, dans un contexte de laxisme du personnel politique français. Son parcours au sein de l’Intelligence Economique l’a indéniablement mis en confrontation avec les ingérences économiques américaines, dont l’intérêt peut constituer une prédation sur ceux de la France. Un sujet auquel il se confronte aussi dans la sécurité des données, puisque les Etats-Unis développent des stratégies pour s’approprier les recherches des laboratoires étrangers.

Cet enjeux rappelé, il n’est pour autant pas nécessaire d’embrasser la désinformation russe pour s’opposer aux prises d’intérêts américaines en France, ou ailleurs dans le monde. A plus forte raison lorsque l’on joue de la confusion entre son domaine d’expertise, l’Intelligence Économique et le domaine ambitionné : l’analyse des conflits militaires.

Ce revirement dans le parcours professionnel d’Alain Juillet est inquiétant. Puisque la propagande russe pourrait bénéficier d’un soutien du directeur du Renseignement français, sans que cela n’occasionne de réponse publique de la part des autorités. Le spécialiste de l’Intelligence Économique aura passé deux années sur la chaîne Russia Today avant de démissionner en janvier 2022.

Signe d’un état d’âme concernant sa relation avec la propagande russe ? Ses interventions à J’suis Pas content et sa dernière apparition le 5 juillet sur la chaîne d’Anne Laure Bonnel continuent d’interroger sur son travail au service d’intelligence étrangère.

Aujourd’hui les récits contestables d’Alain Juillet peuvent même être loués en quelques clics à travers la société WeChamp, spécialisée en séminaire d’entreprise.

 

Dans la seconde partie de ce dossier qui paraîtra durant l’été, nous nous concentrerons sur le contenu de la vidéo publiée le 5 juillet et préciserons en quoi elle constitue une forme de désinformation. En répondant point par point à l’exposé d’Alain Juillet. Nous rappellerons aussi le profil et le passif d’Anne Laure Bonnet qui lui tend le micro après plusieurs années passées aux côtés des séparatistes russes du Dombass.

Dans une dernière partie nous laisserons l’opportunité à Alain Juillet et aux services de contre renseignement français, de répondre à ce dossier.

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