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En Guyane un projet de centrale solaire incarne les limites de la transition écologique

En Guyane un projet de centrale solaire incarne les limites de la transition écologique

Cayenne vue du ciel. Photo de Thomas Pesquet
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Un chantier basé sur les énergies renouvelables mais contesté par des collectifs locaux. Derrière cette énième opposition entre développement, écologie et riverains se trouvent des contradictions et des enjeux sociétaux souvent négligés.

Les faits : La centrale solaire ouest guyanaise et son opposition

En octobre les médias d’Outre Mer annoncent la garde à vue de Roland Sjabere, chef coutumier du village de Kali’na (Prospérité). Il est à la tête d’un collectif d’opposants au projet de Centrale Électrique de l’Ouest Guyanais (CEOG). Les gendarmes lui reprochent des dégradations sur le périmètre du chantier.

La CEOG est une centrale solaire qui repose sur le stockage de l’énergie produite en journée via l’hydrogène. Le chantier se situe sur des collines forestières situées à un kilomètre du village guyanais et concerne une superficie totale de 140 hectares. 10.000 foyers devraient être alimentés en électricité.

Les opposants constitués autour des collectifs Maiouri Nature Guyane, Village Prospérité, Kulalasi et l’Association pour la protection des animaux sauvages, attaquent le projet sur deux volets distincts : l’impact écologique et la proximité avec un village de 200 habitants. Pour la CEOG, l’emplacement choisi est le plus optimal. Pour les opposants, le solaire est une énergie intéressante mais qui devrait être située « plus loin ».

Les opposants demandent au préfet de revoir l’autorisation environnementale délivrée en 2019. Le Tribunal administratif de Guyane rejette cette requête en juillet 2022. L’objectif est d’ouvrir la ferme solaire en 2024. « Nous sommes heureux que le juge rappelle que nous avons toutes les autorisations », se félicite alors le directeur général de la CEOG, Henry Hausermann. En échec sur le plan administratif, l’opposition durcit le ton et multiplie les déclarations médiatiques.

La CEOG se retrouve dans l’obligation de publier un démenti face à plusieurs arguments de l’opposition. Listons les éléments invoqués par chacun afin d’apprécier la complexité d’un chantier qui s’annonçait écologique et en concertation avec les riverains.

Le contexte : Une situation insoluble au regard des choix politiques

L’emplacement et son écosystème : Pour le collectif du village Prospérité, soutenu par le Groupe National de Surveillance des Arbres, l’emplacement de la centrale est inacceptable. Et dénonce la déforestation de 75 hectares de forêt primaire.

Si l’argument séduit tant les paysages français se retrouvent défigurés par la destruction de forets primaires, remplacées par des monocultures de bois, il repose ici sur une désinformation. La zone concernée n’est pas une forêt primaire. Elle fut utilisée pour la production de bois jusque dans les années 90. Pour la CEOG l’emplacement a été choisi pour limiter l’impact écologique. Dans un communiqué publié le 7 novembre : « les panneaux solaires sont situés au sommet des collines afin de préserver les forêts des bas-fonds humides, riches en biodiversité ». Ce qui explique la différence entre la superficie totale de la centrale (140ha) et le nombre d’hectares abattus (75ha).

Pour les collectifs ce n’est pas assez. Ils exigent désormais que les arbres soient préservés au nom de la biodiversité. Comme il existe des espèces protégées sur la totalité du territoire français, c’est un argument systématiquement utilisé dès qu’une opposition perd le combat administratif contre la réalisation d’un grand projet.

Cependant, si il ne s’agit pas d’une forêt primaire, la qualité de la zone forestière est bien admise. Notamment par le cabinet indépendant Biotope, chargé de l’étude écologique de la parcelle : « Ces forêts sont actuellement en cours de cicatrisation. En l’absence du projet et de toutes autres sources de perturbation anthropique, cet équilibre devrait perdurer indéfiniment. »

La question qui se pose est donc de savoir où l’on souhaite placer le curseur entre la sanctuarisation d’une zone et le développement. Pour cela il faut considérer la particularité du territoire guyanais, qui n’a rien à voir avec le paysage métropolitain. 96 % du département se compose de forêts humides.

Quelles conséquences si les opposants obtenaient gain de cause ?

Les revendications sont divisées en deux groupes. Le premier s’oppose à la centrale où quelle se trouve. Difficile d’y apporter une réponse. Le second demande de repousser le projet un peu plus loin.

La proposition dénote avec les arguments écologiques puisque la piste serait allongée. Occasionnant la destruction d’un plus grand nombre d’arbres. La zone pourrait aussi être moins exposée au soleil puisque l’actuel se situe sur les collines. Cela pourrait réduire la quantité d’énergie produite. Engendrant la nécessité de construire une seconde centrale pour atteindre le même potentiel. Autant d’éléments qui soulignent la complexité du choix d’installation d’un grand projet.

En contre partie, la conséquence pour les locaux repose sur la conservation de leur environnement. 140 hectares d’ilots de panneaux photovoltaïques constituent un grand changement. Et privera d’une zone de cueillette à proximité.

La contrainte énergétique pour les territoires ultra marin :

L’État a une contrainte qui l’interdit de placer l’ensemble de la forêt guyanaise dans un sanctuaire. Il s’agit d’un texte législatif votée en réponse aux demandes écologiques et de développement dans les territoires d’Outre-Mer. C’est la loi de 2015 sur la transition énergétique qui fixe aux régions ultramarines, l’objectif d’atteindre l’autonomie énergétique en 2030.

Le mix prévu par EDF repose sur une production 100% renouvelable. Un objectif colossal qui impose la multiplication des grands projets. Qui a conduit l’Etat à définir des zones aptes à la construction. La centrale solaire ouest guyanaise n’est d’ailleurs pas le seul chantier en cours de réalisation dans le département. Si l’énergie thermique fait parti des solutions, les installations solaires et éoliennes sont quant à elles connues pour produire peu, tout en nécessitant de grandes surfaces.

Les tribunaux prennent des décisions confrontées à des lois contradictoires :

Se voir refuser l’annulation d’un chantier est forcement une situation frustrante pour les opposants. Mais en Guyane comme en métropole, des grands projets sont décidés en fonction des données techniques et des références légales.

Pour la centrale de biomasse de Larivot, elle aussi prévue en Guyane. Elle devait remplacer une centrale au fioul extrêmement polluante et vétuste. Le chantier est autorisé en 2020. Deux ans plus tard France nature environnement et Guyane nature environnement obtiennent son annulation. En cause : le non respect du code de l’urbanisme et la construction d’un oléoduc de 14km qui devait alimenter la centrale en combustible liquide. Le Tribunal a aussi considéré insuffisante, l’étude environnementale réalisée par EDF.

En procédure d’appel au Tribunal de Bordeaux, l’annulation est révoquée et le chantier relancé. Au motif que les violations au code de l’urbanisme précitées ne concernaient pas la zone du chantier. Et prenant en considération l’impact plus négative des projets alternatifs à ce chantier, qui s’inscrit dans l’obligation d’autonomie énergétique. On constate donc que les lois cadres ont un impact majeur sur les décisions administratives et juridiques. Ne permettant pas de simplement décider si l’on veut ou non d’un chantier, mais en hiérarchisant l’impact des différents projets au regard d’un objectif obligatoire.

La communication institutionnelle n’est pas convaincante :

Dans le bras de fer autour de la centrale solaire ouest guyanaise, si les opposants ont pris quelques légèretés vis à vis du statut et du caractère de l’espace forestier concerné, la société Hydrogène de France et sa filiale CEOG en font de même. Pour défendre la centrale, la documentation produite parle d’une énergie « non polluante ». Collectifs et médias écologistes ont donc rappelé les pollutions engendrées : importation de matériaux venus de l’étranger, destruction d’habitats naturels impactant 32 espèce d’oiseaux protégés, coût en eau et émission de CO2 des véhicules.

Si il est évident que tout projet, même renouvelable, s’accompagne d’une pollution, les promoteurs du chantier ont offert le fouet pour se faire battre en préférant une communication infantilisante, plutôt qu’une argumentation fidèle aux éléments techniques. Une communications qui complique les compromis.

L’interférence des opposants expatriés :

Autre dynamique : l’intervention d’associatifs parisiens. Lors de certaines réunions, des représentants associatifs métropolitains ont fait passer les réunions de concertation pour des évènements inutiles. En affirmant que tout était déjà décidé. Mais ce jugement tient à l’objectif de conservation des forêts portés par ces associations, moins qu’à l’intérêt des locaux. Malgré ces interventions lors des réunions d’échange, la concertation a tout de même permis de conserver une autorisation de chasse et de cueillette au sein des zones de bas reliefs ainsi qu’une attribution de 530 autres hectares, au village de Prospérité. Ces gains sont rarement communiqués par les relais associatifs et médiatiques.

Des concertations partielles aux fractures pérennes :

Les enjeux écologiques, comprenant certaines contradictions, se superposent à un conflit bien plus anciens et d’une toute autre nature. L’emplacement est une propriété de l’État, sous gestion de l’ONF. Et c’est probablement là que se trouve le cœur de l’opposition entre la CEOG et les riverains.

Pour les collectifs d’opposants la décision administrative repose sur la négation des droits coutumiers. Depuis 40 ans la commune se bat pour obtenir la propriété de cet emplacement. Mais face à l’appareil administratif français, l’absence de documents écrits statuant sur la propriété des lieux a fait passer la zone sous la coupe de l’État. Un conflit de type civilisationnel entre les cultures écrites administratives et les cultures orales coutumières.

La multiplication des chantiers et des conflit relancera t’elle la perspective du nucléaire ?

Pour certains guyanais la solution pourrait se trouver dans une réforme du projet énergétique global. Qui inclurait une part d’énergie nucléaire. Puisque l’essentiel du problème concerne les superficies impactées par la déforestation, le 100 % renouvelable sera toujours confronté à l’opposition. Hors l’électricité produite par le nucléaire est l’énergie qui consomme le moins de surface au regard de sa production. De plus, le territoire guyanais est considéré comme une zone sismique très faible et possède cinq grands fleuves.

Cependant les risques pour la sûreté nucléaire dans l’invasion en Ukraine, comme les arrêtés préfectoraux en métropole repoussant les températures de rejet des centrales dans les fleuves, freinent considérablement les décisions de construction de centrale nucléaire.

Pour autant la rédaction n’a pas trouvé de réponse claire concernant le non recours au nucléaire pour la Guyane. Nous contacterons le Conseil Régional de Guyane, EDF et le ministère de la transition écologique pour tenter d’en apprendre plus sur cette partie du débat.

Sources et bibliographie :

– Garde à vue de Roland Sjabere : https://la1ere.francetvinfo.fr/replay-colere-des-amerindiens-du-village-prosperite-en-guyane-a-la-une-de-l-info-outre-mer-1334824.html

– Annulation du projet de centrale à Larivot et décision en appel : https://www.actu-environnement.com/ae/news/centrale-larivot-guyane-annulation-permis-construire-suspension-40439.php4

– Site de la CEOG : https://www.ceog.fr/

– Page officielle du collectif du village Prospérité : https://m.facebook.com/people/Village-Prosp%C3%A9rit%C3%A9-ATOPO-WePe/100064679799210/

– Exemple des échanges ayant eu lieu à Prospérité : https://www.youtube.com/watch?v=-tuMIoH9WyA

– Évaluation de la compensation relative au projet : https://www.cre.fr/content/download/24067/file/210624_2021-204_CNC_projet_CEOG.pdf

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