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La guerre d’ex-Yougoslavie menace le procureur Dick Marty

La guerre d’ex-Yougoslavie menace le procureur Dick Marty

Dick Marty, ex procureur Suisse en charge d'une enquête sur la torture au Kossovo
Dick Marty, ex procureur Suisse en charge d'une enquête sur la torture au Kossovo
Dick Marty, ex procureur Suisse en charge d'une enquête sur la torture au Kossovo
Dick Marty, ex procureur Suisse en charge d'une enquête sur la torture au Kossovo
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Dick Marty est connu pour son travail de lutte contre le trafic d’organes au Kossovo. Son alerte dénonçant un contrat d’assassinat sur sa personne n’émane pas d’une panique déraisonnable mais d’une information transmise par la police suisse, qui assure depuis sa protection. Mais l’auteur de la menace reste à identifier en raison de la complexité historique et géostratégique entre l’Albanie, le Kossovo et la Serbie.

Les faits : Les autorités suisses mettent Dick Marty sous haute protection

Tout commence le 18 décembre 2020 explique l’ex procureur au média RTS : « j’ai reçu un appel de la police qui m’informait que j’étais menacé de mort et m’annonçait que j’allais être mis immédiatement sous haute protection policière ».

En plus des forces de Police l’accompagnant, il a équipé son domicile d’alarmes, de caméras de surveillance et d’une « panic room », ces pièces blindées dans lesquelles il est possible de se réfugier jusqu’à l’arrivée des renforts.

Le Ministère public de la Confédération Suisse confirme les menaces et les dispositifs de protection, lors d’un échange avec l’Agence France Presse à l’origine d’une dépêche publiée le 10 avril.

M Marty affirme que les services de Renseignement serbe seraient à l’origine des menaces.

Le contexte : L'ex-Yougoslavie, un panier de crabe et une justice tardive

Il est malheureusement admis que les régions de l’ex Yougoslavie sont gangrenées par la mafia et le grand banditisme, qui trouvent dans les tensions entre les Etats Kossovare, Serbe et Albanais, toute l’amplitude pour agir. Alain Juillet, ancien directeur de la DGSE, affirmait lors d’une conférence à l’Ecole Militaire le 17 février 2016 : « Tuer quelqu’un c’est très facile. Pour seulement 1000 euros vous trouvez des tueurs dans les balkans. »

L’ex procureur suisse, M. Marty, se déclare menacé en raison de son activité en tant que rapporteur du Conseil de l’Europe auprès des prisons de la CIA en Europe. Ce travail effectué en 2005 concernait les prélèvements d’organe sur les prisonniers serbes par la guérilla kosovare de l’UCK. La conclusion de son enquête en 2006 souligne la convergence de plusieurs éléments concernant la sous traitance de la torture, entre 14 états européens, les États-Unis et l’UCK. Notons que le Conseil de l’Europe est à l’origine de la demande d’enquête. Ces éléments sont utilisés lors du procès de 2016 à La Haye, pour crime de guerre, contre les responsable de la guérilla.

 

Mais le contexte général est difficilement accessible en raison des jeux de pouvoir et d’influence des différents partis dans la sous-région et leur évolution dans le temps. Voici les éléments à mettre en perspective :

La coopération entre l’ex UCK et l’OTAN :

Le 10 juin 1999 l’ONU rédige la résolution 1244, cooptée par l’OTAN afin de positionner des forces dans le cadre de l’accord de paix signé entre l’UCK et Belgrade. La guérilla est dissoute mais prend le pouvoir au Kossovo tout en continuant ses opérations génocidaires. Plusieurs éléments de l’UCK sont intégrés au Corps de protection du Kosovo, reconnu par l’OTAN et par Bernard Kouchner, alors représentant spécial du secrétaire général de l’ONU au Kossovo . Ce qui engendrera de nombreuses dénonciations contre l’alliance atlantique et contre l’ONU. La presse internationale publie la déportation de 200.000 serbes malgré la présence de la Force pour le Kosovo (KFor). Crée par l’OTAN, elle n’a pas su freiner la milice albanaise tout en ayant bombardé massivement des quartiers résidentiels où se trouvait l’armée serbe.

Mais plus gênant encore, plutôt qu’une passivité et au delà des pertes humaines par dégats collatéraux, certains membres de l’alliance atlantique semblent avoir soutenu la logistique permettant les exactions de l’UCK. Le Cairn dans une publication intitulée « les soldats perdus de l’UCK » indique que la guérilla continuait de passer des commandes au marchand d’arme français Jean-Paul Chirouzé, même après la signature des accords de paix. Un navire Turc transportant une partie de la commande est identifié dans le port albanais de Durres. En Juin 2000 la Kfor découvre deux caches d’armes détenues par le Corps de Protection du Kossovo. Le marchand d’arme français et l’auteur de la commande sont arrêtés à Genève et à Lausanne le 13 juillet 2020. Ils sont discrètement libérés quelques mois plus tard.

Christophe Chiclet docteur en histoire du XX° siècle de l’Institut d’Études Politiques de Paris affirme que ces intentions militaristes et génocidaires de l’UCK trouvent leur origine dans l’existence d’une deuxième revendication. Une partie souhaitait exister en tant que Nation, et l’autre se constituait de partisans d’un ultra nationalisme conquérant, fantasmant les frontières d’une Grande Albanie. Un pays dont la délimitation n’a pourtant existé que de 1941 à 1943, par le soutien de l’Italie fasciste de Mussolini.

C’est à travers ce second ensemble que le grand banditisme a pris la tête de la sous-région. Christophe Chiclet décrit ainsi la situation : « les anciens dirigeants de l’UCK se sont transformés en bandits mafieux contrôlant les trafics de cigarettes, de pétrole, de ciment, de drogue, sans compter la prostitution et l’exportation de travailleurs clandestins. A partir de l’été 1999, le Kosovo est devenu une zone de non-droit. Des millions de deutschemarks d’argent sale sont lavés dans la construction de somptueuses villas, dans l’ouverture de différents commerces, bars, restaurants, boites de nuit.»

S’ensuivra plusieurs mutations de l’organisation ultra nationaliste face aux changements politiques dans la Serbie à laquelle elle s’oppose. Qui conduiront les américains à protéger plusieurs bases de structures issues de l’UCK, en raison de leur opposition avec le nouveau régime serbe, qui favorisait pour sa part un rapprochement avec l’Europe tout en multipliant les accusations contre les États-Unis. Une position serbe qui fut d’ailleurs rejointe par plusieurs pays européens, estimant que les USA outrepassaient leurs droits et devoirs par l’intervention au Kossovo.

Les crimes de Milosevic et le changement stratégique russe :

Que viennent donc faire des menaces des services de Renseignement Serbe contre un ex procureur suisse, pour un dossier vieux de 20 ans ? La plaie Yougoslave ne s’est jamais refermée et s’infecte en marge du sommet Serbie-Kossovo de 2020. En Juin les chambres spécialisées de la Cour pénale internationale de La Haye pour le Kosovo, dénoncent les «Crimes contre l’humanité» et «crimes de guerre» du nouveau président kossovare, Hashim Thaci, ex dirigeant de l’UCK . Il a du démissionné. Mais les accusations rappellent au monde l’impunité dont jouissent les génocidaires de l’ancienne guérilla albanaise.

Une situation renforcée par un traitement judiciaire à deux vitesses. Du côté Serbe, le président Slobodan Milosevic est responsable de la campagne d’invasion de 1991 et 1992 contre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine au nom du projet de « Grande Serbie ». Fantasme similaire à ses rivaux albanais. Il revendique alors la défense des minorités serbes s’y trouvant et le droit des provinces autonomes. Une stratégie similaire à celle de Vladimir Poutine dans le Dombass. Ces conflits déboucheront sur le massacre de Srebrenica en 1995.

Quand en 1999 l’OTAN bombarde la Serbie, la Russie multiplie les dénonciations par voix diplomatiques et exige que l’OTAN ne se substitue pas à l’ONU. Mais contrairement à une idée reçue, la Russie a aussi partagé une forte coopération avec des membres de l’OTAN. Notamment en participant à la rédaction des accords de paix et en incitant Milosevic a signé sa rédition. Episode qui constitue un point cardinal de la future politique russe. Puisque cette position mènera les autorités, dans un contexte de forte crise économique et politique interne, à subir les assauts de la coalition des partisans du nationalisme slave.

Ces derniers voyaient dans la coopération entre la Russie et l’OTAN, la capitulation de Boris Eltsine face aux occidentaux, plutôt qu’une opportunité de baisser les tensions. Crise politique qui ajoutée au séparatisme et terrorisme tchétchène, ainsi qu’aux insubordinations de plusieurs hauts gradés de l’armée russe, débouchera justement sur la prise de pouvoir de l’extrême droite en Russie. En 1999 Eltsine démissionne et donne le contrôle du pays à son premier ministre d’époque : Vladimir Poutine.

Poutine aspire alors à refonder l’impérialisme Russe autour de ce nationalisme identitaire, pour sortir de la crise permanente qui traverse le pays depuis la dissolution de l’URSS. Et c’est à partir de ce moment là seulement, que la Russie sort de ses positionnements diplomatiques au cas par cas, pour s’enfermer dans une opposition systématique à l’OTAN. Élément fondamental de la politique de Poutine, qui le mène alors à soutenir Milosevic en profitant des fautes réelles de plusieurs pays occidentaux. Il dénonce alors la partialité des institutions internationales qui condamnent le président serbe sans condamner les membres de l’UCK. Mais au lieu de demander la justice contre l’ensemble des génocidaires, il accueillera les proches du président serbe tout en demandant la fin immédiate des poursuites de la Cours Pénal Internationale. De manière à renforcer les symboles de l’impérialisme slave, là où son prédécesseur préférait la gestion au cas par cas, plutôt que la sympathie automatique par l’ethnie. C’est un changement majeur dans la géopolitique internationale.

Une justice à deux vitesses :

Slobodan Milosevic meurt lors de son incarcération en 2006 à la Haye. L’année suivante le Tribunal Pénal International lève les accusations pour génocide, concluant par ailleurs que le massacre de Srebrenica ne fut pas planifié par la hiérarchie militaire, même si Milosevic fut informé des risques d’exactions par son armée. Une rumeur circule alors, indiquant que le Tribunal Pénal International l’aurait blanchi. Ce qui fut démenti par la Justice concernée, qui rappelle que les accusations pour crime de guerre n’ont été levées qu’en raison de la mort de l’accusé.

Un sentiment d’injustice demeure du côté serbe en raison du décès de l’ex président lors de sa détention, alors que les membres de l’UCK continuent de se hisser au pouvoir en Albanie et au Kossovo. De plus Milosevic comparait en 2002 au TPI, tandis que le procès des membres de l’UCK ne s’est ouvert qu’en 2016. Cette action judiciaire incarne néanmoins un changement de géopolitique du côté occidental, avec une meilleur prise en compte des fautes en lien avec l’alliance atlantique. Sans pour autant se traduire par la comparution des responsables d’époque.

C’est dans ce contexte de justice à deux vitesses que selon M Marty, les services de renseignement serbes souhaiteraient l’assassiner. Afin de faire porter le chapeau aux autorités albanaises et kossovardes et accélérer les sanctions.

Les enjeux : Résister aux menaces contre la justice et aux désinformations

Disons le clairement, dans ces actualités liées à des actions chevauchant grand banditisme, histoire et service de renseignement, où aucun des partis n’a respecté les droits de l’homme durant la guerre, il est tout simplement impossible pour la presse de délier le vrai du faux sur l’origine des menaces. Du moins à partir du peu de données rendues publiques.

Si les menaces sur l’ex procureur tendent à être confirmées par l’important dispositif de protection mis en place pour sa sécurité, la matérialité des éléments concernant l’origine de la menace restent trop vagues. Pour l’AFP l’accusation contre la Serbie provient d’un document du Ministère public de la Confédération que la RTS a pu se procurer. Une source confidentielle aurait indiqué en 2020 aux services de renseignement suisses : « Dick Marty doit être assassiné sur ordre des services secrets serbes », et « afin de profiter de l’attention de la presse liée à l’inculpation de Hashim Thaci, le meurtre devrait être présenté comme étant imputable au gouvernement kosovar/albanais (ex-UCK) afin de le discréditer au niveau international. »

Une hypothétique note anonyme transmise à un service de renseignement suisse, traitée au conditionnel, ne permet pas de se positionner. Si le président Serbe fut un soutien de la présidence de Milosévich, et applique une politique autoritaire sur le pays, il n’en demeure pas moins que les données traitées par le Tribunal International de la Haye se basent en partie, sur les rapports de l’ex procureur suisse. Qui constitue donc une menace pour les anciens membres de l’UCK gravitant autour des pouvoirs albanais et kossovares, tout comme pour les responsables européens et américains de cette époque.
Cependant l’assassiner ne servirait à rien puisque Dick Marty n’est plus en fonction et que ses données d’enquêtes sont déjà entre les mains des juges internationaux et de la presse. La retransmission de la source anonyme se fonde donc exclusivement sur le mobile de l’intérêt serbe. En l’état, il s’agit davantage d’une hypothèse des milieux du Renseignement, que d’une preuve.

Quoi qu’il en soit, les autorités suisses ont envoyé en avril des policiers pour s’entretenir avec leurs homologues serbes à Belgrade.

Sources et bibliographies :

– Témoignage d’un gendarme français le 4 avril 2000, par La Dépêche : https://www.ladepeche.fr/article/2000/04/15/73015-steve-21-ans-je-n-oublierai-jamais-ce-kosovo-la.html
– Conférence d’Alain Juillet le 17 février 2016 : https://www.youtube.com/watch?v=xwHOMZv2v3c&list=PL6fSHFKhxuTFlEUJTBAwiXMuvrzdG4AMr&index=12

– Publication de Confluence Méditerranée par Christophe Chiclet, référencée par le Cairn – 2001 : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2001-3-page-25.htm
– Retour des tensions en 2020, article de Libération du 4 mars : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/02/en-pleine-pandemie-le-kosovo-s-enfonce-dans-une-enieme-crise-politique_1783904/
– Mythes et réalités de la convergence russo yougoslave pendant la crise du Kossovo : https://journals.openedition.org/balkanologie/480?lang=en

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