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Connaître Poutine : En Tchétchénie il voulait « libérer » le pays : 150.000 morts

Connaître Poutine : En Tchétchénie il voulait « libérer » le pays : 150.000 morts

Kadyrov, à gauche, et Poutine, au centre,  pour l’inauguration en 2008 de la grande mosquée de Grozny (AFP/Getty images)
Kadyrov, à gauche, et Poutine, au centre, pour l’inauguration en 2008 de la grande mosquée de Grozny (AFP/Getty images)
Kadyrov, à gauche, et Poutine, au centre,  pour l’inauguration en 2008 de la grande mosquée de Grozny (AFP/Getty images)
Kadyrov, à gauche, et Poutine, au centre, pour l’inauguration en 2008 de la grande mosquée de Grozny (AFP/Getty images)

La propagande de Vladimir Poutine surprend mais n’est pas nouvelle. Déjà en 1999 lors de la seconde guerre de Tchétchénie, celui qui était alors Premier Ministre, déployait un argumentaire de libération qui déboucha sur le massacre de 35 % de la population tchétchène. Quelle était la position de l’Europe et quelles actions de la Russie permit-elle ?

Avertissement : Bien que des parallèles soient dressés pour encourager les réflexions et les échanges, les situations de la Tchétchénie et de l’Ukraine ne sont pas exactement les mêmes. Plusieurs éléments diffèrent tels que l’existence de mouvements tchétchènes souhaitant fédérer les régions russes musulmanes ou l’instauration de la charia en 1999. Néanmoins la seconde guerre de Tchétchénie est un indicateur de la stratégie oratoire de Poutine, des réactions européennes et des victimes réelles des guerres d'invasion.

Les faits : Les Faits : Entre 1999 et 2009, un tiers de la population Tchétchène est tué :

A la fin de la première guerre de Tchétchénie les autorités signent un accord avec la Fédération de Russie entérinant la paix sans indiquer la relation qui liera les deux pays. Le souhait de la Russie est alors d’intégrer la petite République dans les territoires fédéraux.

En janvier 1997 les choses ne se passent pas comme prévues. Un président indépendantiste est élu : Aslan Maskhadov.

Le pays ravagé par la précédente guerre se transforme rapidement en haut lieu de la criminalité. Les chefs de guerre échappent au contrôle de Maskhadov et font régner la terreur. Il décrète alors la charia pour tenter d’intimider les criminels par des exécutions. Cependant il milite activement contre la propagation du wahhabisme ce qui lui vaudra d’être la cible de plusieurs attentats.


En 1999 plusieurs attentats ont aussi lieu en Russie. Le FSB accuse les séparatistes tchétchènes. Vladimir Poutine rassemble alors 140.000 soldats. Le président tchétchène est accusé d’islamisme radical, alors même qu’il est la cible de ce dernier et
qu’il condamne les attaques des séparatistes contre les provinces voisines. Poutine déclare malgré tout le président Maskhadov illégitime et envahi la Tchétchénie.

Les russes connaîtront avant l’heure, la situation que subiront les américains en Irak : l’impossibilité de maîtriser un territoire comprenant d’importantes zones urbaines et où la population refuse les troupes d’occupation.

Le siège de la capital durera plus d’un mois. Les Russes comme pour l’Ukraine mirent en place un corridor pour permettre aux civils d’évacuer. Mais ces derniers pour diverses raisons allant de l’impossibilité de vivre ailleurs, au soutien à l’indépendance, restent dans les villes. Certains participeront à la défense. Si bien que pour prendre Grozny, La Russie a du la détruire, avec sa population. En 2003 les Nations Unies estime que la ville est celle qui a subi le plus de destruction au monde.

Déjà à cette époque, la population qui résistait à l’invasion russe était résumée par Poutine à la minorité extrémiste : des séparatistes islamistes. Poutine pour justifier son action militaire devant le peuple russe parlait d’action « antiterroriste », comme il parle aujourd’hui « d’Opération spéciale contre les nazis ».

En 2007 Vladimir Poutine soutien l’un de ses fidèles partisans et membre de Russie Unie, pour monter à la tête d’une Tchétchénie dévastée : Ramzan Kadyrov. Ce dernier prolonge dans le pays une politique de terreur visant à garder la région dans les propriétés de l’oligarchie russe et envoie des combattants soutenir chaque action militaire de la Russie, du Moyen-Orient jusqu’en Ukraine.

Mais tout l’effort de diabolisation des victimes tchétchènes et le travail de terreur n’ont pas empêché de révéler aux yeux du monde une invasion qui a occasionné ce qui est parfois qualifié de génocide. Après de longues années d’enquête, à rechercher les fosses communes constituées par les troupes russes, on estime que 150.000 tchétchènes sont morts, soit 35 % de la population d’époque du pays.
Le pays depuis connait une situation atroce, où la région se résume à fournir la Russie en ressources et en soldats.

Le contexte : L’Europe demandait la paix, sans actions militaires

Si l’on entend aujourd’hui des discours affirmant que l’appel à la paix est la seule solution pour la préserver, il est alors utile d’inspecter les résultats obtenus lorsque cette stratégie fut appliquée. Dans le cadre de la seconde guerre de Tchétchénie, Jean-Luc Mélenchon aurait peut être été le leader de l’Europe. Cette dernière quasi unanimement, défendait un discours reposant autour d’un cessé le feu sans envoi ni de troupes, ni de matériels et sans sanctions économiques.

En 2000, la délégation du Conseil de l’Europe en déplacement dans le Caucase, face à la guerre, se contente de déclarer « être profondément bouleversée par la détresse et le traumatisme de la population civile dus à l’usage d’une force aveugle et disproportionnée de la part de l’armée russe », avant de demander un cessé le feu et des négociations politiques.

Comme abordé, cela s’est soldé par 35% d’élimination d’une population. Mais ce n’est pas la seule conséquence engendrée par l’usage exclusif de l’appel à la paix. Conforté dans son impunité, Vladimir Poutine a alors mis en place une campagne d’invasion alternant les agressions et les périodes d’accalmie :

– 1999 : invasion de la Tchétchénie.
– 2008 : invasion de la Géorgie
– 2014 : annexion de la Crimée
– De 2014 à 2022 : renforcement des milices séparatistes dans le Dombass
– 2022 : invasion de l’Ukraine.

Il ne s’agit que des actions militaires ayant comme particularité d’intégrer les territoires où des milices sont soutenues, au profit de la nation qui intervient : la Russie. Les participations militaires de la Russie au Moyen-Orient et en Afrique, tout comme celles de pays occidentaux, sont différentes : elles ne résultent pas sur des annexions de territoire par le pays extérieur qui intervient.

Il est assez étonnant de constater que la région d’Ossétie convoitée par Vladimir Poutine, ainsi que la Crimée et le Dombass, offriraient à la Russie l’exclusivité de l’accès nord-est à la Mer Noire. Un heureux hasard ayant comme effet un renforcement stratégique opportun. Si opportun qu’en février 2022 à la Russie a déjà pu couler l’intégralité de la flotte Ukrainienne avant le siège des villes. Quelle coïncidence incroyable que d’assister à des séparatismes pro Russie, armés par cette dernière et dessinant des cartes logistiques. Cette succession d’invasions souligne que loin d’amener la paix, les cessés-le-feu de la Russie tout comme ses traités de paix,  entérinent des conquêtes de territoire. Et loin d’arrêter les pertes humaines, ces injustices consacrées prolongent les politiques de terreurs, les rébellions et offre davantage d’opportunités d’invasion. L’Ukraine n’aurait pas pu être si facilement envahie si Poutine n’avait pas pu s’attribuer une partie de son ambition en Mer Noire.
Un regard stratégique observera qu’en cas d’annexion de l’Ukraine, la Russie bénéficiera d’un front au sud de la Pologne.

Si la participation aux côtés du pays envahi engendre effectivement une prolongation d’un conflit et des morts, l’absence de participation elle engendre la multiplication des conflits par l’élément expansionniste. Dilatant certes le nombre de mort dans le temps, mais les engendrant continuellement.

Les enjeux : Comprendre Poutine pour ne plus lui offrir notre peur 

Vladimir Poutine exploite plusieurs phénomènes psychologiques pour mener des invasions isolant ses proies et réduisant la résistance. L’un d’eux est appelé l’effet témoin, ou effet Kitty Genovese.

Théorisé dans les années 1968 autour de l’assassinat d’une femme américaine devant la foule, ce concept établi qu’une situation d’urgence obtient des réactions différentes selon le nombre de témoins. Une personne seule aurait plus de chance d’intervenir pour aider une victime, tandis qu’une situation comprenant de nombreux témoins déresponsabiliserait et diminuerait les interventions. Chacun se justifiant par le fait qu’un autre sera plus compétent, plus légitime ou plus efficace que soit.

Lors de la guerre en Tchétchénie les partisans d’une intervention contre les massacres perpétrés par la Russie résumaient ainsi la situation de la communauté internationale : « la capacité d’indignation inversement proportionnelle à la puissance de l’agresseur ». D’autres phénomènes beaucoup plus terre à terre sont exploités par Vladimir Poutine. La plus évidente et l’effet de sidération provoqué par ses discours de terreur. C’est le cas des menaces de représailles nucléaires en cas de soutien total à l’Ukraine. Elles font oublier qu’un tel personnage est capable d’utiliser ces armes sans même l’existence d’un soutien militaire à l’Ukraine. Du moins la liste des crimes de guerres perpétrés lors de ses actions militaires devrait y faire songer. Il y a encore peu, beaucoup le pensait incapable d »envahir l’Ukraine tant qu’elle n’intégrerait pas l’OTAN. La peur n’évite pas le danger avec Poutine, au contraire, elle le renforce.

La boite à outil de Poutine comprend d’autres subterfuges. la désinformation qui fait passer l’ensemble des ukrainiens partisan d’une unité territoriale, pour des nazis, alors que le parti correspondant n’a même pas atteint les 5 % aux dernières élections. Triste répétition de la situation Tchétchène où un problème intérieur réel et une violence de la part d’une section extrémiste, sont déformés et manipulés pour s’en prendre à la souveraineté d’un pays et à son peuple.

On note aussi l’usage du confusionnisme à travers des exposés de sophistique visant à mettre des fautes de l’OTAN et de pays occidentaux dans la balance du soutien à l’Ukraine, comme si cette dernière avait participé à l’invasion de l’Irak et de la Libye, comme si elle en était tributaire.
La sophistique permet aussi de fracturer les opinions publics sur de faux semblants. Déjà en Tchéchénie, Vladimir Poutine répondait aux indignations occidentales en leur demandant de ne pas pratiquer « une double posture morale ». Il prétendait que comme d’autres, sa guerre tenait pour objectif de  chasser des pouvoirs illégitimes et des fondamentalistes. C’est un faux semblant, car aussi contestables puissent être certaines interventions occidentales, elles ne se concluent pas par l’annexion manu militari du pays censé être aidé.

Toutes ces méthodes se rejoignent et constituent la stratégie de Vladimir Poutine pour annexer des territoires et ce depuis aussi longtemps que son influence se fait sentir à Moscou. Confondre des extrémistes qui effectivement existent, avec la population récalcitrante aux projets Russes, désinformer, menacer, terroriser et isoler ses proies jusqu’à annexer leur territoire. Aussi conviendrait-il de se poser la question : est-ce bien notre peur, notre « non alignement » et notre attentisme que nous voulons encore donner en réponse à une stratégie qui n’a jamais cessée depuis 1999 ?

Sources :
L’Occident face à la crise tchétchène : un rendez vous manqué ? par Nadège Ragaru, janvier 1996 : https://www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1996_num_21_1_1327
Analyse américaine des leçons russes sur la guerre en Tchétchénie, par l’Ecole de Guerre Économique, avril 2015 : https://www.ege.fr/infoguerre/2015/04/dossier-analyse-americaine-des-lecons-russes-sur-la-guerre-en-tchetchenie
– La Russie et le conseil de l’Europe : dix ans pour rien ? Jean Pierre Massias pour l’IFRI, janvier 2007 : https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/ifri_CE_massias_francais_janv2007.pdf