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Les opposants tchétchènes victimes de la terreur

Les opposants tchétchènes victimes de la terreur

Dessin de l'illustrateur Gianluca Costantini - Peut être que je suis mort, tout ce dont vous pouvez être sûr, c'est que j'ai disparu.
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Depuis décembre dernier, l’enlèvement et les exactions contre les opposants au président tchétchène se multiplient dans le pays et en Russie.  Après l’invasion de la Tchétchénie en 1999, une part importante de la population civile a pris l’exil. Plusieurs pays comme la France et la Turquie les accueillent. Malgré la distance qui les sépare du dictateur Kadyrov, les exilés continuent de subir menaces et agressions à travers l’enlèvement de leur famille restée au pays, dès lors qu’ils s’expriment contre les actions de la Russie ou de son protectorat en Tchétchénie.

Note de la rédaction : hormis le témoignage d’un exilé tchétchène présent en France, la totalité des informations présentes dans cet article furent documentées et dévoilées avant même la guerre en Ukraine. Les faits qui suivent ne sont pas une liste exhaustive.

Les faits : Une répression terrifiante allant jusqu’aux assassinats à l'étranger :

En 1999 la Russie attaque la Tchétchénie au motif de lutte contre le terrorisme. Bien que son président ait condamné les attentats contre la Russie, il est directement visé par Vladimir Poutine. Un rappel de cette période historique est présent dans notre article sur la guerre Russe en Tchétchénie. Après l’invasion, un proche du Kremlin s’est hissé au pouvoir : Ramzan Kadyrov.

L’un des cas les plus médiatisé concernant la répression contre les défenseurs des droits de l’homme en Tchétchénie est l’enlèvement et l’assassinat de Natalia Estemirova en 2009. Membre de l’ONG Memorial dissoute en décembre 2021 par l’autorité Russe. Elle enquêtait sur les crimes de la police tchétchène lorsqu’elle fut enlevée dans la capitale. Son corps sera retrouvé peu après avec une balle dans la tête et une autre dans la poitrine.
Sa mort sera commémorée en 2013 par la création du Natalia Estemirova Project : un outil de surveillance et d’alerte sur les menaces reçues par les militants des droits de l’homme.

Mais des évènements plus récents rappellent la continuité des exactions. L’association suédoise Vayfond confirme l’enlèvement fin décembre, d’au moins 7 parents de militants tchétchène et publie la liste de leur nom. Plusieurs dizaines d’autres personnes sont portées disparues sans que leur proche n’arrivent à savoir ce qu’il leur ait arrivé.

Un exilé tchétchène sous couvert de l’anonymat nous partage son témoignage : « La situation en Tchétchènie est très compliquée aujourd’hui. Il suffit de critiquer Kadyrov ou de condamner l’invasion en Ukraine pour être enlevé, torturé voir tué. Et cela dure depuis les années 2000. Un Tchétchène qui vit en Turquie a fait une vidéo en condamnant la situation en Tchétchénie. Quelques jours après ses parents ont été enlevés au pays. C’est pour cette raison qu’il est impossible de manifester en Tchétchènie contre la guerre.»

En octobre 2021, Ankara annonce l’arrestation à Istanbul et Antalya d’un ukrainien, d’un ouzbek et de quatre russes accusés de projeter des assassinats. La chaîne de télévision nationale TRT Haber commentait ainsi l’évènement : « Les suspects préparaient une action armée ciblant des dissidents tchétchènes présents en Turquie. Ils étaient en train de se procurer des armes et planifiaient l’opération. »

L’ONG Civil Rights Defenders dénonce depuis 2016, la traque des dissidents civils du régime tchétchène. Dans un rapport intitulé Répression sans frontière, l’organisation pointe du doigt un vaste réseau d’écoute permettant de localiser les exilés tchétchènes présents dans le reste du monde.

En avril 2021 Magomed Gadaev, militant tchétchène exilé en France suite à ses dénonciations d’actes de torture en Tchétchénie, a été livré à la Russie par les autorités françaises. Engendrant une vague de protestation de la part d’associations russes, tchétchènes et françaises. Il dénonce depuis 2011 les actions de la Chechen Special Task Police Force, usant de kidnapping et tortures contre les opposants. Les victimes se plongent ensuite dans le silence.
Depuis son extradition monsieur Gadaev refuse d’être défendu par un avocat indépendant. Amnesty et Human Right Watch évoquent un comportement typique après des actes de torture et des menaces sur les familles. Ce dossier a souffert d’un contexte dramatique. Puisque peu avant cette expulsion, Samuel Paty était assassiné par un fondamentaliste tchétchène et l’extrême droite a dénoncé l’action d’ associations défendant des criminels. Enterrant le travail d’appréciation au cas par cas et le respect des conventions internationales.

Human Right Watch dénonce une répression croissante lors de chaque période électorale en tchétchénie. Dans un rapport de 2016, l’ONG explique que : «  Les autorités tchétchènes tentent de réduire au silence tous les opposants, même les plus modérés, à l’approche de l’élection du prochain gouverneur ».

Documenté, le rapport Marcher sur un champ de mine, contient 56 pages illustrant les exactions et intimidations contre la population civile non alignée avec le dictateur. Le système mis en place est présenté comme une ambition de faire taire toute expression négative concernant Kadyrov. Le président d’Human Right Watch fut interdit de présence en Russie en 2008.

En septembre 2020 une vidéo circule sur internet et dévoile des actes de torture contre le jeune militant tchétchène Salman Tepsurkaev. Salman, 19 ans, y est présenté nu. Il a le choix entre s’asseoir sur la bouteille présente devant lui ou prendre une balle dans la tête. Loin du profil du combattant, il était modérateur d’un canal Telegram diffusant des informations sur l’absence de développement en Tchétchénie. Dans une seconde vidéo tournée après avoir été contraint de s’insérer la bouteille dans l’anus, il déclare renoncer à son activité et dénonce son groupe Télégram comme étant une organisation pratiquant des actes obscènes.

Le média russe Novaya Gazeta, qui a du fermer ce lundi 28 mars,  répertoriait les exactions commises en Tchétchénie. Plusieurs articles abordent l’enlèvement de membre de la famille d’un juge fédéral russe à la retraite, ainsi que contre les familles de blogueurs tchétchènes réfugiés à l’étranger. Concernant le juge fédéral russe, Saidi Vakhaevich, sa femme est enlevée en janvier 2022 par un commando tchétchéne. Le dictateur Kadyrov a expliqué agir dans le cadre d’une coopération consentie avec les autorités de Russie. Action confirmée par Amnesty International et non démentie par le Kremlin.

Le contexte : Des confusions entre les civils, les combatants tchétchènes et les partisans du kalifat

Le premier élément de contexte à situer est la déconnexion de l’opinion française avec la gravité et la quantité d’exactions commises par la Russie en Tchétchénie et dans le reste du monde. Après un élan de solidarité important en 1999, le sujet comme d’autres, s’est enterré dans les pages secondaires des journaux. Notre témoin anonyme indique remercier la France de lui avoir permis de grandir en sécurité après l’invasion, mais regrette que « même aujourd’hui Kadyrov tue, viol et terrorise mon peuple sous le silence total de la communauté internationale ».

Les arrestations de présumés assassins en Turquie s’inscrivent dans une longue suite d’homicide russo-tchétchène. Le pays est dans une situation complexe, puisque plusieurs combattants tchétchènes parcourent le territoire turc dans le cadre d’actions militaires contre la Russie en Syrie et en Russie. De plus ils sont nombreux à faire parti de réseaux fondamentalistes. Une situation qui se retrouve souvent cantonnée à l’idée d’une lutte contre le djihadisme, mais qui omet le contexte de la nation tchétchène colonisée par la Russie. Ainsi outre des combattants, la Turquie héberge surtout des camps de réfugiés tchétchènes ayant fuit la répression de Kadyrov.

Il est difficile de s’assurer du caractère « terroriste » des cibles visées par le Kremlin et son protectorat tchétchène. Par exemple, Abdulvakhid Edelgireyev est assassiné à Istanbul en 2016, accusé de terrorisme par la Russie. Lors de la fusillade ayant conduit à sa mort, il est cependant en voiture avec sa nièce de trois ans. Le père de la victime a indiqué à la presse que le combattant n’a pas choisi la lutte armée de son plein grès. Mais qu’il y fut contraint lorsque la Russie après l’invasion de la Tchétchénie, a cherché à le capturer pour lui faire avouer la position de ses frères engagés contre l’invasion russe.

Si la lutte contre des groupes armées prend un caractère de sécurité nationale pour la Russie, il existe en revanche de nombreux témoignages concernant la torture utilisées contre les civils ayant des liens familiaux avec des combattants, ou simplement opposés verbalement à la dictature de Kadyrov.

Par ailleurs, si la radicalité de dissidents tchétchène est avérée, la particularité du conflit repose sur un pouvoir local lui même acteur de l’extrémisme religieux. Il n’y a pas d’oppositions entre un bloc laïc et un bloc fondamentaliste en Tchétchénie. La crise repose sur l’indépendance du pays vis à vis de la Russie. Ainsi les associations de lutte en faveur des droits des homosexuels condamnent régulièrement les exactions contre la communauté LGBT de Tchétchénie pratiquées par le pouvoir central. Sans compter les obligations pour les fonctionnaires de l’État de rejoindre des prières médiatisées . Souvent dans le but de produire des vidéos de promotion en faveur de la dictature.

Concernant l’expulsion de Gadaev. Le ministère de l’Intérieur dénonce des actes de violences de sa part en Belgique et en France sans qu’aucun élément tangible n’ait été apporté au public (ndlr : même une personne agressée dans la rue est classée par le Ministère de l’Intérieur comme ayant participé à un « acte de violence ». La justification d’une expulsion par des fiches dites TAJ ne sont en aucun cas des preuves ou décisions de justice. Cette fiche fait l’objet d’oppositions par les défenseurs des droits de l’homme en France ainsi que par des professionnels de la sécurité).

Le tribunal de Limoges avait refusé à deux reprises d’expulser Gadaev au regard des risques d’assassinat ou de torture contre l’opposant au président tchétchène. La Cour nationale du droit d’asile s’opposait aussi à l’expulsion au même motif de respect des conventions internationales sur la non extradition des personnes menacées dans leur pays d’origine. C’est finalement le Conseil d’État qui a tranché, aux détriments des autres institutions de la République, dont les tribunaux.
Il est aujourd’hui détenu dans une prison tchétchène suite à son extradition vers la Russie. Une dizaine d’autres profils ont été expulsés de France vers la Russie pour le même motif. Le drame dont fut victime Samuel Paty un an avant cette généralisation des expulsions, fait craindre des négligences dans la vérification des motifs invoqués par la Russie. Les tribunaux français demandaient d’au moins traiter les dossier en dehors de pays où les accusés sont menacés de morts pour leur opposition à Kadyrov. Et vérifier ainsi si ils représentent une réelle menace pour la sécurité des pays les accueillant.

Concernant les exactions à caractère sexuelle en Tchétchénie, elles sont liées à une forte homophobie dans le pays et font l’objet d’une instrumentalisation. Les opposants sont contraints de se présenter comme ayant des « pratiques obscènes » de manière à devenir l’objet d’une détestation nationale décrédibilisant leur propos contre la dictature.
Certains observateurs indiquent que la fuite vidéo de la torture contre Salman, dessine une nouvelle stratégie du dictateur. Qui chercherait à multiplier les moyens d’intimidation à destination de la population, sans pour autant assassiner ses victimes. Comme pour maintenir une ligne rouge aux yeux de la communauté internationale. L’effet produit est tout autre puisque la vague d’indignation ayant suivi la torture de Salman s’est transformée en appels de plusieurs membres de la diaspora à prendre les armes contre la dictature, invoquant le geste de trop. Si bien que l’autorité tchétchène a du qualifier la vidéo d’inacceptable… sans ouvrir d’enquête sur le sujet. L’autorité tchétchène justifie l’absence de poursuite pour acte de torture dans un échange avec la BBC, au motif que : « Tepsurkayev n’a pas souhaité déposé plainte ».

Les enjeux : Maintenir la sécurité dans les pays de refuge, sans sacrifier des innocents :

On constate deux catégories de profils dans la problématique de la répression en Tchétchénie. D’une part des profils combattants, et d’autres parts des civils confondus avec les terroristes. Ces derniers, telles que les familles de blogueur, ou le jeune Salman Tepsurkaev, constituent des preuves ostensibles d’un réseau de répression à l’échelle internationale. Salman fut arrêté par un commando tchétchène en dehors de son pays.

Concernant les combattants tchétchènes, il sont aussi à segmenter. D’une part les combattants qui ne visent aucune déstabilisation des Etats étrangers, mais qui souhaitent libérer leur pays de la dictature coordonnée avec le Kremlin. D’autres part ceux qui souhaitent le développement des kalifats et constituent des profils véritablement dangereux, comme celui de l’assassin de Samuel Paty.

L’État doit donc assurer le respect des droits de l’homme en ne devenant pas l’auxiliaire des déportations et arrestations arbitraires, sans pour autant faire preuve de laxisme à l’attention des profils dangereux. Pour cela il existe des protocoles permettant de poursuivre une enquête sans livrer un accusé à la mort ou à la torture : l’interdiction d’extrader une personne menacée. Ce fut le motif invoqué par le Tribunal de Limoges qui n’a pas été suivi d’une prise en compte par l’exécutif. Soulignant un problème de séparation des pouvoirs en France et la pression de l’extrême droite sur les institutions françaises.

Remerciements à Gianluca Costantini pour son illustration de la terreur subie par Salman Tepsurkaev : https://www.channeldraw.org/2021/09/10/salman-tepsurkaev/

Sources :

– Article de Reuters, 21 octobre 2021. L’arrestation d’individus accusés de projet des assassinats : https://www.reuters.com/world/middle-east/turkey-arrests-russians-suspected-planning-attacks-chechens-state-media-2021-10-21/

– Article de The Giardian, 10 janvier 2016. L’assassinat d’Edelgireyev : https://www.theguardian.com/world/2016/jan/10/murder-istanbul-chechen-kremlin-russia-abdulvakhid-edelgireyev

– Civil Rights Defender, rapport de 2016 sur la Tchétchénie : https://crd.org/wp-content/uploads/2018/06/Chechnya-Repression-Without-Borders.pdf

– Déportation de Magomed Gadaev de la France vers la Russie : https://crd.org/2021/06/01/magomed-gadaev-a-chechen-man-deported-from-france-refused-a-second-independent-lawyer/

– Amnesty International au sujet de Magomed Gadaev : https://www.amnesty.fr/presse/expulsion-depuis-la-france.-la-vie-de-m.-gadaev-est

– Rapport d’Human Right Watch, Marcher sur un champ de mine : https://www.hrw.org/report/2016/08/31/walking-minefield/vicious-crackdown-critics-russias-chechen-republic

– Investigation du HCR sur les tortures en Russie en 2011 : https://www.hrw.org/node/242143/printable/print

– Civil Right Defender concernant les tortures contre Salman Tepsurkaev : https://crd.org/2020/09/29/russian-authorities-must-investigate-the-abduction-and-torture-of-young-chechen-man/

– Civil Right Defender, l’assassinat de Natalia Estemirova : https://crd.org/2018/02/28/remembering-chechen-human-rights-defender-natalia-estemirova/

– Novaya Gazeta, 20 janvier 2022, Tentative d’enlèvement contre un juge tchétchène : https://novayagazeta.ru/articles/2022/01/20/v-nizhnem-novgorode-popytka-pokhishcheniia-federalnogo-sudi-s-semei-v-ufsb-otkazalis-vmeshivatsia-prokommentirovav-takogo-ne-mozhet-byt

– Rapports de l’association Vayfond : https://vayfond.com/

– Dissolution de Memorial : https://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/russie-l-ong-memorial-au-tribunal-crainte-d-une-liquidation-immediate_2165079.html

– Les purges anti homosexuels : https://www.letemps.ch/culture/welcome-to-chechnya-lenfer-purges-antigays

 

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