PRAGMAMEDIA-LOGO

Des menaces contre la presse et le droit à l’information

Des menaces contre la presse et le droit à l’information

Photo par Roger H. Goun 
© 2008 Roger H. Goun
Photo par Roger H. Goun © 2008 Roger H. Goun
Photo par Roger H. Goun 
© 2008 Roger H. Goun
Photo par Roger H. Goun © 2008 Roger H. Goun
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur telegram

Publier des révélations sur les réseaux d’extrême droite ou sur les entreprises privées est un exercice délicat. Il n’est pas rare de voir en retour des menaces directes contre les journalistes et l’apparition de procès-bâillons.

Les faits : Une palette de contre-mesure

Les modalités pour perturber le travail de la presse sont nombreuses et d’intensité variable. A la suite de notre article sur les réseaux russophiles gravitant autour de la junte malienne, un militant d’extrême droite résidant en France a menacé Pragma Média d’un procès pour diffamation et violation du droit à l’image. C’est Egountchi Behanzin, fondateur du groupuscule Ligue De Défense Noire Africaine. Son organisation est dissoute le 29 septembre 2021 suite à des appels à la haine et des coups de force contre des élus et citoyens français. Le groupe n’a plus d’identité administrative mais continue de diffuser des désinformations sur internet. La menace de procès constitue une intimidation qui dans notre cas ne s’est pas traduite en procédure judiciaire. L’objectif d’une telle démarche réside dans la conservation de son audience en se faisant passer pour la victime d’une campagne de diabolisation.

Une autre méthodologie, moins agressive, consiste à demander des droits de réponse pour diffuser la langue de bois. C’est une possibilité offerte à toute personne où structure visée par un article et qui oblige les rédactions. Le droit de réponse doit reposer sur la matérialité des sources contradictoires. C’est notamment le cas lorsque le groupe Total Énergie nous demande de modifier notre article sur l’oléoduc Tanzanien. Si ce droit est justifié dans le cadre d’échanges actifs et contribue au professionnalisme de la presse, son usage peut être dévoyé. Après la publication du droit de réponse, la porte parole du Groupe Total Energie a mis fin aux communications et refuse de nous apporter des réponses sur les éléments que nous considérons fragiles.

 

L’artillerie lourde  :

Selon la puissance des individus concernés et l’exclusivité d’une enquête, peuvent intervenir des procès-baillons. Le média StreetPress en est victime suite à son investigation sur l’Azerbaïdjan en 2016. La rédaction a révélé le recours par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, de traducteurs proches de la dictature azerbaïdjanaise. Engendrant la mise en danger des demandeurs d’asile. La société qui aurait servi d’intermédiaire a déposé plainte contre StreetPress. Le média a remporté son procès.
Rebelote pour le média lorsqu’il publie un livre sur le réseau d’Alain Soral. L’un des protagonistes initie alors un procès en diffamation.

Des médias plus connus font aussi l’objet de pression. En 2021, Jean Baptiste Prévost, ex président de l’UNEF, dépose plainte en diffamation contre le journal Libération. Il conteste les révélations concernant une série d’agression sexuelle au sein du syndicat étudiant. La justice a refusé la plainte en raison d’un vice de forme. Monsieur Prévost après avoir annoncé qu’il ferait appel n’a finalement pas réitéré son action en justice.

Si les enquêtes sont étayées, les rédactions et leurs journalistes gagnent leur procès. Mais à quel prix ? Pour StreetPress ces actions judiciaires constituent « Des procédures juridiques coûteuses qui visent à détourner l’attention de nos révélations, mais surtout à nous épuiser en temps et en argent. » Les frais d’avocats engendrés restreignent les capacités à produire de nouvelles enquêtes. Mathieu Molard, auteur du livre « Le système Soral – Enquête sur un facho business » décrit la situation : « Nous pourrions faire appel à un huissier, mais le coût de l’opération est trop élevé. Alors je m’y colle. Et il y a d’autres interviews. Ça me prend plusieurs heures. Autant de temps que je ne consacre pas à faire mon job : journaliste. » Dans son budget 2022 la rédaction a du consacrer 14.500 euros en frais d’avocat.

L’incarnation de cette stratégie est Vincent Bolloré qui multiplie les procès contre la presse. En 2016 il demande 50 millions d’euros à France Télévision suite à un reportage le concernant. La liste des procédures engagées contre des médias est colossale : Médiapart, Le Point, L’Obs, France Inter, France Culture, Bastamag, Les Inrocks ou encore Rue89. Il perd la majorité de ses procès en diffamation mais sa fortune rend la chose profitable. Puisque l’offensive permet de nuire à la crédibilité des enquêtes et d’intimider les journalistes qui voudraient s’intéresser à ses affaires.

Si les procédures-baillons sont douteuses, elles sont en revanche légales. D’autres procédés sont plus inquiétants et concernent les menaces directes contre les auteurs d’investigation. Elles passent généralement par les réseaux de soutiens à un mouvement politique ou à une personnalité. StreetPress déclare avoir dépensé 10.000 euros pour sécuriser ses locaux suite à des menaces par les militants d’extrême droite. Galvanisés par les discours complotistes contre la presse, ils agissent en véritable chiens de garde lorsqu’une figure politique ou militante est ciblée par une enquête.

En 2016 suite à mes révélations sur Kemi Séba et ses liens avec le financier Frédéric Pap, il publie mon visage sur une page de 100.000 abonnés. Pour discréditer les révélations, il invente une identité juive et une mission de mercenariat commanditée par Bernard Henry Levy. Le tableau est dressé : Kemi Séba serait visé par un complot juif… L’objectif consiste à exciter son public antisémite en lui offrant un personnage fictif. En résulte des dizaines d’appels à descendre dans mon domicile pour me régler mon compte.

En 2017 lorsque StreetPress réalise un article sur les soutiens armés d’Eric Zemmour, un journaliste fait l’objet de menaces de mort. La modération sur le réseau social Facebook refuse alors de supprimer des menaces explicites prononcées en public, comme : « Une balle dans la tête de cet abruti (…) et je vous garantis qu’il n’y aura plus jamais aucun problème avec lui» .

Si les menaces sur internet se sont suffisamment généralisées pour ne pas y voir systématiquement un passage à l’acte, il existe cependant des actions qui ne permettent pas de négliger la menace. Comme la diffusion des noms, photographies et adresses des personnes à « liquider ». Lors des élections de 2017 cette violence s’est répandue et a ciblé de nombreux titres de presse conduisant à la rédaction d’une tribune demandant une réaction des autorités françaises.

Dans l’ensemble de ces affaires, la passivité des gouvernements successifs est accablante. Les conséquences ne sont pas les mêmes pour les médias bien installés et les médias émergents. Si bien que ces menaces et stratégies bâillons constituent une atteinte au pluralisme de la presse. La solution pour les journalistes se résume à renoncer à leurs enquêtes ou s’endetter en frais de justice et matériel de sécurité.

Le contexte : la désinformation et la haine sont un business

Pour le cas particulier des sites affiliés à l’extrême droite, la production de désinformation et l’agitation des haines constituent une source de revenu. La curiosité des médias est donc perçue comme une menace. Des youtubeurs spécialisés dans la provocation, tels que Papacito, aux faux sites de presse comme Breiz-Info, en passant par Egalité et Réconciliation, l’intox haineuse est un business model rentable.

Il s’agit généralement de se positionner en résistant face à des problématiques fantasmées et contre un monde journalistique qui serait orchestré par un État profond. Cela permet ensuite de vendre du merchandising et de solliciter les appels aux dons. Une stratégie qu’incarne notamment Dieudonné lorsqu’il se focalise contre la communauté juive. Son angle d’attaque lui a permis d’ajouter la militance antisémite à son public. Engendrant une fortune suffisamment conséquente pour tenter de la dissimuler. En 2021 il est condamné à 200.000 euros d’amende pour avoir détourné un million d’euros de recettes non comptabilisées.

Pour le cas de Kemi Séba, ses désinformations contre les pays occidentaux lui offrent une image de révolutionnaire. Les appels à soutenir sa démarche reposent sur des incitations à acheter les vêtements dont les bénéfices lui sont reversés, tel que la marque« Black Power ». Ainsi que l’envoi de dons à son organisation « Urgence panafricaine » pour laquelle il prétend recevoir la participation de millionnaires tels que le footballeur Nicolas Anelka.

Du côté du site Fils de Souche la méthode est différente. Le site internet lance des appels aux dons par la mention suivante « Depuis 17 ans, notre équipe bénévole alimente quotidiennement ce site contre vents et marées. Les informations qui, sans notre vigilance, seraient passées inaperçues. » Un slogan étonnant puisque les contenus publiés par l’organisation sont en fait des patchwork d’article de la presse professionnelle et concernent en grande partie des sujets déjà très ancrés dans l’agenda des médias. Peu importe, on s’approprie le travail d’autrui en s’inventant une fonction de lanceur d’alerte. Particularité : FdSouche accepte les paiements en Bitcoin et Etherum.

Du côté de Riposte Laïque, site consacré aux soutiens envers les partis souverainistes de droite, la stratégie repose sur l’incitation à la haine et la désinformation pour galvaniser les donateurs. Plusieurs condamnations judiciaires contre des responsables de l’organisation n’empêcheront pas la poursuite de l’activité.

La plupart de ces structures reprennent une mise en page qui fait penser aux sites de presse. Il n’en est rien, ce sont généralement des associations sans agréments. Cela leur épargne des obligations sur le cadre juridique de la presse, notamment en terme de vérification de l’information, droit de réponse et confrontations des sources. La diffamation reste condamnable mais la marge de manœuvre est grande. Aux vitrines associatives s’ajoutent néanmoins des structures commerciales qui bénéficient de la promotion : maison d’édition, marque de vêtement et merchandising divers. L’intérêt économique constitué encourage la mobilisation des communautés de lecteurs contre les entreprises de presse un peu trop curieuses.

Dans un second article nous nous intéresserons plus particulièrement aux réactions des entreprises privées contre les enquêtes des journalistes. En exposant notamment l’offre de service de cabinets de communication qui proposent de « nettoyer la réputation sur internet » en cas de mauvaise presse.

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur telegram